Dédicace de cet écrivain au Salon du livre de Montréal en novembre 2005




La Châtaigneraie - Beauregard, ce 18 juillet 1925

Très Chère Amour,

Avec la distance et le secret des sentiments, la fleur grandira; peut-être la verrez-vous un jour en vous demandant qui, sous le soleil, a parsemé ce que la lumière révèle.

Pourtant vous dessinâtes maintes fois vos courbes dans le paysage, que l’ai-je admirée, l'orée de vos épaules s'offrant à la clairière du ciel!

Vous passez, magistrale!

Vos longues mains remontaient délicatement sur le nerf des chevilles et le cuir d'un pied vous chaussait de grâce. Votre silhouette se révélait cachée, déjà belle, au milieu de vos atours.

J’en tremble sans cesse! Même si loin de moi vos pèlerines se retirent, j’en ressens l’aile touchant les souvenirs. Certainement, ce drapé, induit de frissons, embellit ma douleur! Vous devinerez, je pense, ce que l’Amour vous veut dire.

Le devinez-vous? Ne pensez-vous pas qu’un semeur est constamment là? Chaque fois que vous ouvrez les yeux pour me lire, ce que vous voyez provient-il de mille précautions?

S’il me plaît d’avoir vos courriers, il me conviendrait plus encore, de vous les entendre dire!

Je me surprends à vous imaginer cachée par endroits en mon être, et ne me retrouve plus! Je ne puis cependant vous mettre ailleurs où assurément ne seriez aucunement!

Le cœur se confond, emmène plusieurs sangs, le galop s’alourdit sur moult chevauchées! Toutes ont le teint rose des douceurs, le velouté des chatons au printemps, la sève hardie des premiers bouleaux. Pourtant une seule, silencieuse, plus haute que les hêtres, dispense d’une toison, l’ombre des senteurs estivales et colore l’air d’un unique arôme.

Une seule saupoudre le chemin d’un couchant, comme la vasque du navire recouverte de voiles. Une seule ramenant les saisons au fil des ans, depuis qu’en l’un d’eux, elle fut aimée. Une seule!

Fronde, et lancée, agate dans le ciel retombant en étoiles! Parmi le naturel décoloré des autres femmes, une seule, ciel où je vais scruter, une au milieu, solaire, trouant le zénith d’une flamme redressant mon orbe.

Je n’ai désormais que ce vide au-dessus de la tête et plus profond l’abysse infini siégeant au-dessous du vaisseau.

Il ne nous est pas donné de connaître le temps qu’il nous reste à être séparé, ni quelle distance plus cruelle encore, reculera l’instant du retour.

Je sais que le moindre souffle exhalé par votre corps m’a pénétré, ou qu’une légère brise me le rapporterait.

Je sens les montées laineuses de la brume après la pluie, les premiers clochetons tout humide, d’âcres odeurs collées sur les feuilles, vous, si loin, en arrière des sentes, ignorante de la main où naît la source.

Je reste avec mon jardin dans la plaine, vous ceinturant d’une robe blanche parmi les blés, ou retenant vos traits fuyants, sous l’ombrelle du balcon.

J’attendrai encore que vous grandissiez, maintes fois, comme les saisons reviennent au temps où poudrée de pollen, vous fleurissiez mes allées.

Gouttes jaunes, beau tournesol, vous ambriez ma fenêtre d’une cape solaire et j’assurais ces tentures pour que l’ombre dorée par vos mèches ne blesse plus mes paupières. Qu’il est loin le temps des douceurs!. Les goûts s’achèvent, la saveur s’en va, les oiseaux migrateurs n’ont plus ce réseau troublant d’odeurs! Ils dénudent les fils par grappes, laissent au vol le soin de tout emporter!

Chère et tendre Amour! Je souhaite tant que vous receviez ce pli! Mais ai-je suffisamment d’adresse me permettant cette prouesse? Je pourrais encore des heures vous écrire, ainsi j'aurais l’impression d’être là-bas, d’habiter vos ardeurs, entourer vos sentiments. Je bénis les pages d’être aussi blanches, les entre-lignes vous apportant la pureté du silence après le mot.

J’espère recevoir bientôt de vos nouvelles, ce mutisme vous rend plus lointaine encore et creuse l’espace d’un ciel en plus. Je vous embrasse bien tendrement.

Charles Langlois



Montauban, le 28 août 1925

Cher Ami,

Votre lettre me navre plus qu’elle m’indiffère, et dans ce doux climat de Montauban, ma douleur se ravive.

Sachez cependant que je respire mieux, mais ce vilain point sur le poumon m’oppresse toujours! Je ne sais si je guérirai, la certitude vient du jour accompli, vécu jusqu’au bout. Je ne puis que remercier le ciel de laisser un sursis à l’aube. Si proche du levant qu’il est bon de sentir s’écouler la tiédeur sur mon front!

Le chagrin que vous éprouvez me désole d’autant plus que, de vous jusqu’à moi, nous ne pouvons encore compter sur nos corps.

Vous m’imaginez déjà dans votre jardin, vous mettez des printemps et des étés partout, de grandes journées où s’éterniser rendrait la vie plus longue. Hélas! Vous omettez les ténèbres, les matins blêmes, ces allées fleuries que vous parcourez comme un fleuve, ne sont-elles pas déjà les franges d’une tombe? Non! Ne protestez pas je vous en conjure! J’ai survécu jusqu’ici! Je suis bien sur la belle place du théâtre, et le directeur joue de sa canne ou grimace horriblement avec sa moustache en guidon, pour me voir sourire un peu! Les gens soulèvent mon fardeau avec tant de bonté! Je ne dis rien, ils ne savent pas, que parmi tout, mon existence est la plus pesante! Monsieur Célestin et sa femme Clémentine, dont je vous parlerai plus en détail une autre fois, m'apprêtent des plats forts afin que le sang ne quitte pas mon visage.

L’autre jour ils ont sorti des draps, trempés dans toutes les fontaines, puis m’ont enrobée d’eaux de source avec des fleurs sauvages! Bien sûr ceci ne vaut pas vos bras, ni votre douceur lascive où je me relâchais, lorsque éprise de tendresse, je me laissais descendre jusqu’à vous. Cette épreuve durcit mais je souffrirais trop si je regrettais votre maison, vos tendresses ou multiples autres affections anticipant mes moindres faiblesses!

Certainement n’auriez-vous pas survécu à tant de fatigue! Mais laissez-moi, je vous prie le caprice de mourir avant vous! C’est bien peu ce que je réclame, l’absence nous fortifie, que mon corps marche ou repose sous terre, la quantité d’étreintes demeurera unie.

Ce soir les hirondelles se rassemblent, les bordures des toits sont désormais vides, bien que les façades restent tièdes lorsque l’on s’y appuie. C’est drôle! Elles tachent les habits, on devient tout orange, enfariné de briques sentant bon la terre.

J’aime ce bourg! Et combien serais-je comblée si vous pouviez être avec moi! Pensez-vous pouvoir bientôt me rejoindre?

Lorsque je vois les chats paresser d’un bien-être à l’autre, je ne puis faire autrement que penser à la nôtre. Comment va-t-elle? Celle de Madame Clémentine attend des petits, tout le monde a le ventre plein, ici partout c’est l’abondance! Je fais vraiment figure de parent pauvre.

N’oubliez aucunement Charles, que je vous estime, mon cœur se fend de vous savoir là-bas, tout seul. La vie nous demande bien du courage, est-ce pour cela que nous la traînons si vaillamment?

Ne songez plus à moi; vivez comme si le temps où je n’étais pas, n’avait déposé quelques empreintes sur nos chemins. Vous possédez votre existence Charles, mais en ce qui me concerne, que tiens-je en main?

Pardonnez les souffrances que vous inflige ce corps indigne d'être aimé. J’aimerais m’endormir tout soudain ou tard le soir, ne plus m’éveiller, ainsi jamais je saurais ma dépouille esseulée.

Soyez remercié d’avoir ravivé la mémoire de vos terres et dans la douceur de Montauban, recevez Cher Ami, une poignée sablonneuse ayant roulé sur quelques escarpements. Aussi loin que vous désespériez, c’est moi encore que vous apercevez au bout de l’allée.

Evitez soigneusement que cela devienne notre unique manière d’être ensemble.

Recevez, Cher Ami, la plus affectueuse tendresse qu’un cœur n’est plus à même d’offrir en amour.

Votre Aline Goumard



La Châtaigneraie - Beauregard, ce 18 septembre 1925

Ma Chère Adorée,

Que dites-vous là? Que parlez-vous de tombeaux, du temps écourté? Que me faites-vous marcher au bord d’un gouffre, n’avez-vous donc que cette lèvre à me faire piétiner, cette bouche où tomber? Vos membres vont si loin et diffusent généreusement votre grâce! Qu’iraient faire des flammèches en une fosse? Ne savez-vous donc pas que le cierge couché, toujours étire sa chandelle vers le haut? Je n’ai plus le goût de creuser, encore moins celui d’enfouir un trésor!

Aurez-vous l’affront d'abandonner la beauté avant qu’elle vous soit attribuée jusqu’au sacre? Non! Par pitié! Soyez combattive, voyez comme le poivre des îles enflamme leur cerceau!

Prenez l’exemple des bêtes mises bas, observez comme chaque tremblement sert à assurer la marche nouvellement formée.

Puisque vous me l’avez demandé, sachez que notre chatte va bien, mais je ne pense pas qu’elle porte. C’est à peine si elle quitte la cuisine, les catelles chaudes lui conviennent mieux, la confusion régnant pendant la récolte des châtaignes semble l’indisposer.

En revanche notre voisine fait son jus de pommes, la brume liquoreuse des fûts, me rappelle le bon temps où votre gorge blanche se dilatait au-dessus du pressoir.

J’en viens à espérer que le bon docteur Souchal nous donnera des nouvelles sans attendre, même si à chaque fois, un peu de moi vous rejoint entre la crainte ou l’espoir d’un meilleur diagnostic. J’essaie vainement d’extraire du souvenir, l’instant où votre mouchoir fût empourpré. Si ce n’était que nous étions au-milieu des tulipes, j'eus pensé que vous m’en offririez une cachée sous la dentelle d’une manche.

Chère Femme! Ici les premiers colchiques condensent leur lèvre sous la rosée automnale, l’été s’en va comme le feu trempe ses bas rouges dans les perles.

Rien à voir avec vos promontoires, vos siroccos séchant les pierres et la chair, leur donnant l’allure de biscuits brunis.

Cela me soulage de vous savoir entre gens charitables! Les anges sont parfois surprenants et fixent leurs anses sur les mains des aïeux. Qui, mieux que ces êtres ayant vécu, peut apporter à la vie, la mémoire des moissons, la justesse du semeur?

Vous témoignerez toute ma gratitude et faites-leur savoir que la volière d'un ciel n’est rien sans la blancheur de vos chants.

Usez des fontaines tant que vous le pourrez, allez sur la place, prenez l’azur, vous êtes une, parmi ces filles, remplie d’espace bleu! En plongeant vos longs bras dans l’eau, vous parez le gant d’un reptile transparent, abaissez le goulot vers la lèvre, le murmure à l’oreille. Vous saurez ce que disent les sources glissant du ruisseau jusqu’aux lits de vos mains.

Chère Aline! Donnez-moi plus d’indications sur le mal qui nous ronge. Je ne sais si l’urgence prévaut toute autre action, si je dois lâcher ma besogne, courir plus prestement que ce qui malgré nous, nous rattrape, ou au contraire espérer la quiétude d’une lente rémission.

Tenez-moi informé des bontés que nous octroient nos amis, que grâce à vous je gagne également, remerciez-les infiniment de ma part, je saurai ne pas être ingrat et partagerai ce que la vie désire encore m'accorder.

Oui, voyez-vous, j’élargis le canevas, passe et repasse où maintes fois le fil de l’existence s’est déjà faufilé. Je n’y puis rien, l’ardeur du métier ne me fait plus avancer, mais apprécier les liens déjà tissés.

Vous me manquez infiniment plus que la distance séparant le cœur et l’esprit, lorsqu’en le premier, le germe de l’amour fleurit le second!

Je ne saurai mieux vous contempler que lorsqu’en mes yeux vous êtes déjà et qu’au-delà toutes ressemblances, c’est vous toujours que je retrouve.

Je vous aime telle que vous avez su me l’enseigner.

Votre Charles Langlois



Montauban, le 12 octobre 1925

Cher Ami,

Merci de tout cœur pour vos bonnes lettres! Oui vraiment vous me comblez de joyaux! Mais hélas, les voici condamnés à se ternir, car voyez-vous, depuis une semaine, j’ai dû m’aliter. Une mauvaise fièvre m’a soudainement prise, ne soyez pas fâché si je n’en ai rien rapporté.

Je vous attends avec impatience! J’espère qu’il ne vous sera pas incommode de fléchir jusqu’à mon séant, car je doute fort pouvoir encore m’élever à vos lèvres.

Les terres ocre de ce paysage n’ont pas eu raison, ni atténué ces vilaines quintes m’épuisant chaque jour d’avantage.

Il y a urgence, venez au plus vite, je vous en conjure!

Clémentine m’apporte des bols entiers de thym-serpolet, menthe poivrée, cela me soulage quelque peu, me permet de moins suffoquer et poursuivre l’œuvre que j’affectionne par-dessus tout. VOUS ECRIRE.

Si vous saviez ô combien me manquent les marchés des Halles, vos diables fleuris, le cidre aigre que nous buvions ensemble, rue Vauvillier, sur le coup des dix heures! Cher Ami, ce sont les petits détails qui me reviennent, allez savoir pourquoi? Peut-être le bonheur provient de ce que l’on fait, unis, dans les instants paisibles!

Ainsi je revois vos cafés en nos bols de terre, mélangés aux languettes crémeuses. Juste ceci, l’odeur, la couleur, nous, côté à côte, et la joie remonte à l’envers. Il n'en est ainsi que dans les grandes vicissitudes, la douceur passée devient un bouquet de flammes.

Je n’ai plus rien que ces précieuses lettres vous appartenant, que j’enferme bien vite sous ma table. Ce que j'enfouis là, m’habitue à la tombe. Je ne voudrais aucunement que vos bonnes odeurs de cuisine imprégnant votre papier, soient perverties par les différentes potions stagnantes dans ma chambre.

Vous ne soupçonnez pas le bonheur que j’éprouve à regarder jouer les rayons du soleil, je puis en suivre les lames avançant sur l’étoffe et vous savoir en cette lumière oeuvrant à toujours m’aimer.

Monsieur Célestin règle mon sommier afin que le paysage me renforce. J’entends les enfants dans la cour, les marelles s’entrechoquer sous les rires et plus bas la baignade des ruisseaux.

Clémentine dépose tous les jours quelques violettes potagères dans un broc, une carafe d’eau claire que je bois après l’avoir entendue murmurer à la fontaine de la Place.

Monsieur le Directeur du théâtre est venu m’apporter le programme saisonnier, il m’a dit que le strapontin no 1 resterait toujours libre pour moi! Je n’ose regarder sans trembler, l’agenda des soirées éloignées.

Toutes ces gentillesses devraient faire en sorte que je ne me plaigne plus, pas une personne de Montauban qui ne s'évertue à égayer mon chevet.

Voici, Cher Ami, les dernières nouvelles concernant mon existence là-bas. Venez au plus vite et les joies donneront ce qu’elles possèdent de meilleur!

Je vous quitte en compagnie de la chatte Amandine, m’ayant déposé ces petits sur l’édredon. A voir sa tendresse, les mamelles prises, sentir la chaleur des bêtes sur mes jambes, je puis m’endormir un instant car même l’effort de vous écrire m’éprouve désormais cruellement. Tant d’amour, tant de craintes, convergent à la pointe de ma plume!

En attendant, recevez, Cher Homme, toute la tendresse que ce corps, jamais ne cessera de vous réclamer.

Aline Goumard



Montauban, le 25 octobre 1925

Ma Chère Amante!

Mon Dieu! Vous avoir retrouvée m’a procuré un tel bien-être! J’ai l’impression de revenir sur un lieu que vous n’avez jamais quitté.

Malheureusement, il me faut aujourd’hui déchanter et mes nuits ne se font plus sans que l’une de vos clartés sourde sous mon huis.

Je vous aime tant! Comment osez-vous dire que vous n’êtes plus belle, que la maladie vous fane?

Vous êtes la gerbe la plus haute que l’on ait dressée, derrière vos petites lunettes rondes jamais ne cesserez d’admirer l’étendue qui vous est destinée!

Je sens encore aux alentours, le ruissellement de vos membres! Non. Vos fièvres ne m’apeurent point, cette chaleur ne fait qu’éclore l’amour en ma chair.

J’ai des sursauts colériques, demeure rebelle au destin qui vous veut ravir pour lui seul. Mes forces s’amenuisent, je combats en vain. Je devrais être à la place de votre médecin, vous soigner, baiser vos lèvres, en emplir leurs fibres, tout un mélange de caresses, achever contre vous le moindre mot tant qu’il n’est au bout du soupir.

Dès lors je ne songe qu’à nos correspondances. Mais en même temps l'absence me ressaisit, car écrire souligne l’éloignement; une page, si peu de place où exister.

Vous me pardonnerez. Je suis certain que cet élan belliqueux est dû à l’influence du paysage laissant nos pommiers pareils à des griffes noirâtres.

Il me plaît de vous savoir proche d'honnêtes gens. Que de soins vous apportent ces mains lézardées par le temps, avec quelle délicatesse les ans ont appris à retransmettre l’humanité à la rose. Bénissez ces aïeux de ma part, dites-leur bien que toute cette bonne nourriture comble un peu votre éloignement et m'emmène vers le lieu du baiser.

Chère Aline, je vais tout mettre à profit, afin de vite vers vous m’en retourner. Je passerai en voyage sur ces lieues qui veulent que désormais je me déplace seul.

Auprès de Madame Clémentine et Monsieur Célestin, ma vie se dore d'une tendresse que je vois bien disposée à votre égard. Je prends garde, rassurez-vous, que cette affection ne puisse être partagée, mais uniquement à vos pieds, déposée à souhait.

Je conserve les pruneaux secs que m’ont offerts vos bienfaiteurs, sur le bord des fenêtres. Ainsi la maison embaume de l’endroit où vous êtes.

Soyez sans crainte, j’accumule au plus vite l’argent me permettant une nouvelle fugue. J’ai déjà pu nourrir votre vieux bas d’une grosse pièce de cent sous! Je le laisse suspendu au-dessus des noix, entre le poêle et les lessives, veuves de vos charmants dessous. Je n’ai plus de dentelles que ce plafonnier constitué par vos soins et qu’éclaire une ampoule jaunâtre. Qu’importe si l’étamine est moins belle, ses fins pétales sont éclos sous vos doigts!

La chatte tourne en rond, vous cherche sur le lit et s'endort contre mon dos. Il ne demeure que cette fosse en laquelle je crains constamment de tomber.

Embrassez bien fort Monsieur Célestin et Madame Clémentine. Appréciez leurs vieux tabliers en lesquels ils fouillent et sèment pleins de bonheurs, que l’on ne nous apprend plus à reconnaître.

Je vous aime si fort ma tendre Aline!

Votre Charles Langlois



Montauban, 2 novembre 1925

(Aline Goumard, par la plume de Monsieur Alain Souchal, médecin chef de l’hôpital de Montauban)

Cher Monsieur,

Certainement aurez-vous remarqué que cette lettre n’est pas écrite par la main de votre bien-aimée. Elle est par trop souffrante, sa santé s’est subitement aggravée depuis votre récent départ. Il est bon que vous vous soyez revus car son état laisse présager les pires inquiétudes. Hier elle était encore consciente, bien que faible. Aujourd’hui la journée s’annonce difficile, ce matin elle respirait avec peine, le souffle bruyant semblait s’arracher des méandres d’une crypte.

Nous allons tenter les ventouses scarifiées et les sangsues, afin d’obtenir un léger dégorgement.

Madame Clémentine, Monsieur Célestin ainsi que Monsieur le Directeur du théâtre se relaient pour les veilles. Nous avons mis à brûler du benjoin, fait des compresses de vinaigre aux chevilles et aux poignets, appliqué un sinapisme sur l’abdomen. Mademoiselle est bien pâle et sue abondamment. Entendu qu’elle ne peut plus rien avaler, je vais faire quérir l’instrument autorisant la perfusion.

Je suis foncièrement désolé Monsieur du tourment qu’occasionnent ces vilaines nouvelles. Sachez qu’avant de s’assoupir, elle m’a parlé de vous en des propos irréprochables d’estime, d’amour sacralisé. Elle vous aime, Monsieur, comme certainement très peu d’hommes l’ont été durant leur existence. Pendant ses nombreux délires, elle était avec vous, vous appelait sans cesse. Je puis vous assurer qu’elle ne souffre aucunement, que votre peine en ce point peut être apaisée.

Elle est entourée de gens la chérissant; nos aïeux, mieux que quiconque, savent accompagner l’enfant comme l’ordonne l’amour parental.

Pour le reste, je vous tiendrai informé du mieux que je peux. Demeurez en l’éloge que vous lui portez, à tout jamais!

Recevez Monsieur, ma plus compatissante amitié. Le praticien que je suis tentera au mieux de vous faire supporter ce calvaire. Ma médecine étant impuissante jusqu’à ce jour, mes deux mains serviront à vous soutenir.

Pour Mlle Aline Goumard,
Dr Alain Souchal



La Châtaigneraie - Beauregard, ce 12 novembre 1925

Cher Docteur,

J’ai tout de suite senti l’ampleur de la catastrophe, en voyant déjà sur l’enveloppe, pardonnez-moi, une écriture étrangère à la sienne.

Je vous suis reconnaissant d’être son porte-parole, ceci vous honore d’autant plus que pas un instant, j'en suis sûr, ne saurait souffrir d’un retard en vos soins.

A-t-elle encore quelques lucidités? Pourquoi cherche-t-on à la ravir plus loin que les bornes terrestres? Qu’a-t-elle mérité pour qu’à ce point le souffle se pervertisse? Qu’a-t-elle dérangé de la brise en rendant un peu d’elle-même aux vents passagers? A-t-elle offensé la lumière que son corps remplissait? Que connaissez-vous de la destinée humaine, Docteur?

S’il vous semblait entrevoir un léger mieux, approchez-vous tout près d’elle, abreuvez sa couche de ce qu'ici j’aimerais formuler; remerciez-la pour l’amour qu’elle suscita chez les êtres, dites-lui que l’espace n’a jamais été aussi grand, ni la nuit à ce point visible, depuis que son âme étoilée déborda du corps. Son goût prononcé, embauma tant de mots, son regard, s’il n’avait le verre pour l’emplir, irait rayonner bien au-delà du moindre trait, et me rapporterait plus beau à ses yeux.

Ma maison la contient, je soupèse sa forme sur chaque objet, mais, Monsieur le Docteur, combien se lamentent les fleurs devenu inutile d’être belles!

Je vous en conjure! Prenez bien soin d’elle! Mettez une lueur à hauteur de fenêtre en faisant baigner son front contre le jour, laissez les chatons polissonner contre son corps!

Embrassez Célestin et Clémentine ainsi que Monsieur le Directeur du théâtre. Je tremble déjà à l’idée de ce que pourrait contenir votre prochain courrier.

Je vous sais gré de tout ce que vous faites. Dites-lui que je l’aime tendrement, de peur de lui faire mal en l'adulant.

Je reste votre dévoué

Charles Langlois



Montauban, 20 novembre 1925

Cher Monsieur Langlois,

Elle a ouvert les mains et défait par ce geste un médaillon semblant vous appartenir. Nous l’avons gardé à votre intention.

Le jour se levait, bleuté, contre le faîte des maisons. Soudainement, jusqu’au bord d’un toit, le soleil déposa un galon, un mince cordeau couronnant les gouttières. Cette lueur Monsieur, elle l’a encore perçue, car le pourtour de son front se poudra d’or.

C’est là, à cet instant, qu’elle a dit votre nom, en voyant s’acheminer les rais à travers les barreaux du lit.

Alors Monsieur, c’est la vérité, elle s’est allongée, pour ainsi dire détendue, comme une eau de rivière approchant du fond lorsqu’elle s’évapore. Ses mains se sont courbées vers les lèvres, puis éloignées en l’air avant de retomber sur le drap.

Vous aurait-elle fait parvenir un ultime baiser?

On n’a pas vu son souffle diminuer, ni ses traits se figer. Est-elle morte comme elle a dormi, même mieux, elle a réussi une supplique, pour encore une fois vous rejoindre. Peut-être se trouve-t-elle proche de vous, définitivement. Ou, pleine de ces graines puisées au sablier de la vie et là-haut, rendant des roses.

On l’a enterrée hier dans le petit cimetière blond de Montauban. Vous pouvez toujours venir la voir et apporter vos fleurs, elles seront charmées, je suis sûr, d'épouser sa terre.

Monsieur, son époux est parti juste après la cérémonie. Elle n’a pu lui parler, ni certainement le voir. Il est arrivé trop tard. Il a juste dit qu’il était normal qu’elle vous quitte, étant donné que de lui elle était partie.

Monsieur le Directeur du théâtre a décidé de ne plus louer le strapontin no 1 pendant toute la saison.

Madame Clémentine et Monsieur Célestin vous attendent, ils vous ont adopté. Ils espèrent que vous ferez un détour parmi eux, lorsque vous visiterez sa sépulture.

Je ne sais que vous dire pour adoucir votre peine, sinon qu’elle est partie rayonnante, la bouche toute pleine de vous, en portant votre nom.

Recevez mes plus respectueuses et sincères condoléances.

Docteur A. Souchal



La Châtaigneraie - Beauregard, ce 1er décembre 1925

Cher Docteur,

Ma peine repose sans cesse en l’onde du souvenir. La vie, une vie extérieure se poursuivra et qui sait, si, emportée par le courant de l’autre, ensemble elles ne finiront pas par se joindre une fois quelque part. Ceci représente l’unique espoir de la condition humaine percevant sa propre finalité.

Je viendrai vous trouver à Noël, ainsi que ses bons parents devenus un peu les miens, qui lui ont tant donné en tendresse, ce qu’elle souffrit en amour.

Je bénis vos existences à tous, lisez ce témoignage à nos aïeux, puisqu’ils n’y voient plus très bien.

Je viendrai également au théâtre pour le concert de l’an nouveau. Je resterai proche des places où elle vécut, de l’endroit où nous habitions.

La saison ne nous aide guère! Au pressoir de la nuit, le cirage coule et se fige noir, contre les fenêtres du bourg.

Aline me hante, se déplace dans ma douleur en soulevant toutes les feuilles du souvenir. Pas un coin qui ne soit remué, ni d’yeux ne pleurant de chagrin.

Mon unique consolation… passer les fêtes ensemble, dans votre belle ville de Montauban.

Embrassez tout le monde bien fort! Mais en attendant, il faut que je vous dise encore, ma chatte, tardivement, a fini par faire ses petits!

Bien affectueusement à tous.

Charles Langlois
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